Conférence IDAHO - 26 mai 2006 - Moscou


Intervention de Jean-Luc ROMERO

Conférence IDAHO - 26 mai 2006 - Moscou

 

 

Introduction

 

Avant de commencer mon intervention, j’aimerais saluer le courage des militants russes ici présent. En France, on oublie peut-être trop souvent la liberté qui est la nôtre de pouvoir critiquer, de communiquer librement, de mettre en cause, de se réunir librement sans craindre des violences … Alors un grand merci ! Vous avez toute mon admiration et mon respect.

 

Je suis très heureux d’être ici. Heureux parce qu’il me semblait essentiel qu’un maximum d’associations soit là pour manifester leur soutien à la lutte difficile que vous menez : heureux parce que la tenue de cette conférence et de la manifestation de samedi permettra de porter publiquement des revendications simples : leur droit à vivre normalement, le droit à l’indifférence … et permettra de faire évoluer les mentalités.

 

Sur la question du sida, la situation en Russie est très inquiétante. Récemment Vadim Pokrovski, directeur du centre fédéral russe de prévention et de lutte contre le sida, faisait un bilan particulièrement inquiétant de la situation de l’épidémie en Russie puisque, alors que 341.000 séropositifs sont officiellement dénombrés dans votre pays, Vadim Pokrovski parlait de 1,5 millions de personnes infectées en réalité ! Face à cette urgence sanitaire il déplorait la faiblesse de l’engagement financier de l’Etat dans les programmes de prévention et l’absence néfaste de coordination entre les programmes.

 

Le sida est une maladie invisible

 

Je crois que cette faiblesse de l’Etat révèle bien l’ensemble des préjugés que l’on peut avoir sur le sida. Ici comme ailleurs, le sida reste une maladie pour beaucoup réellement honteuse. N’oublions pas qu’elle touche aux tabous de toute société : le sexe, l’amour, la mort. Maladie honteuse, le sida est ainsi une maladie invisible, une maladie cachée. Or, moins une maladie est expliquée, plus les préjugés se développent…

 

Ainsi un des chantiers prioritaires pour les associations de patients est sans nul doute la « dicibilité » de la maladie. Comment créer les conditions dans une société pour qu’une personne séropositive puisse dire son état de santé sans craindre des discriminations explicites ou implicites ? Plus généralement, comment révéler sa séropositivité au VIH dans un contexte où il ne sera pas jugé ? C’est un réel et grand défi. J’espère que ce débat pourra avoir lieu prochainement en Russie.

 

La création d’ELCS

 

Cette question, je me la suis posée d’une manière très personnelle. En effet, je suis le premier élu français et le seul encore aujourd’hui à avoir révélé publiquement ma séropositivité. Cela fait plus de 20 ans que je suis touché par la maladie. Révéler ma séropositivité était pour moi une forme d’honnêteté au moment où j’ai décidé de m’engager dans la lutte contre le sida de manière forte.

 

Ainsi étant moi-même dans le monde politique j’ai créé l’association Elus Locaux Contre le Sida le 30 novembre 1995. Pourquoi ? Parce que je suis persuadé que le sida se soigne aussi par la politique et que cette lutte ne doit pas souffrir de divisions partisanes. Elle ne doit être qu’un combat pour la vie. En effet, lorsque le politique baisse la garde par manque de courage, la maladie regagne du terrain. Lorsque les femmes et les hommes politiques font preuve de frilosité, la maladie progresse. Le sida se nourrit incontestablement de l’impuissance de l‘action publique et de l’absence de volontarisme politique. Le rôle du politique est d’agir sur le réel pour le rendre au moins supportable et si possible plus beau, en dehors de toute division partisane.

 

La finalité d’ELCS est donc de mobiliser et d’inciter les élus français à s’investir dans la lutte contre le sida et la réduction des risques chez les toxicomanes. Aujourd’hui, plus de 13.000 élus de toutes tendances, dont une centaine de parlementaires français ont signé le manifeste d’ELCS qui crée une obligation morale et de résultat les engageant à se mobiliser pour la prévention du Sida et le soutien aux personnes touchées.

 

Permettez-moi d’aborder maintenant le thème central de l’atelier : la lutte contre le sida et les gays.

 

Gays et lutte contre le sida

 

- Une responsabilisation exemplaire

 

La communauté gay a su pendant de très nombreuses années en France porter la lutte contre le sida. Dès le début de l’épidémie, la communauté a fait preuve d’une responsabilisation exemplaire alors même qu’on ne pouvait que constater l’absence de stratégie publique de prévention. Rappelons nous que les premières associations historiques de lutte contre le sida étaient ouvertement gay : Vaincre le sida, Association des médecins gays, AIDES, Act up… Pourtant malgré cette responsabilisation qui ne pouvait inspirer que l’admiration ou au moins le respect et ce rôle de réformateur social tenu par les gays, la reconnaissance sociale obtenue était que les gays étaient coupables ! L’identité gay était associée à la maladie de manière injurieuse, rappelons que le sida était honteusement qualifié de cancer gay au début des années 80!

 

Malgré les préjugés qui associaient sida et homosexualité, la communauté gay a su informer le grand public sur la maladie, prendre en main la prévention, mettre en place des réseaux d’aide aux malades et imposer la lutte contre le sida comme une véritable priorité de santé publique. Elle a été exemplaire dans sa gestion de la maladie. Aujourd’hui de très nombreuses structures existent mais je voudrais vous en présenter une assez particulière pour laquelle je pense qu’il serait très intéressant de transposer en Russie : le Syndicat national des entreprises gaies

 

- L’exemple d’une structure innovante : le SNEG

 

Le SNEG a conclu un partenariat unique au monde avec l’Etat pour favoriser la prévention du sida dans les établissements gays. L’Etat finance un réseau unique de 10 délégués régionaux qui assure la distribution d'une communication et de matériels de prévention auprès des établissements gays, adhérents ou non adhérents, assurant un maillage national de prévention extrêmement efficace. Le SNEG assure la formation du personnel des établissements gays. Cette structure même si elle est quelque fois critiqué du fait de sa double casquette (commercial / associatif) a une vraie utilité dans le monde gay notamment des clubs et bars.

 

 

 

- le relâchement actuel: quelle nouvelle prévention ?

 

Depuis quelques années on assiste à un relâchement de la protection (ce que l’on appelle le relapse) et les pratiques à risque se multiplient (+70% entre 1997 et 2004 selon les différentes enquêtes). Aujourd’hui, la situation est très inquiétante : un homosexuel sur dix en France est séropositif, un sur cinq à Paris et quatre homosexuels découvrent chaque jour leur séropositivité…

 

Face à une lassitude voire à un rejet du préservatif, certains ont développé une approche de prévention spécifique au monde gay : celle de la réduction des risques. C’est une stratégie préventive qui repose sur le principe suivant : diminuer le risque lié à une exposition sexuelle éventuelle au VIH quand le préservatif n’est pas utilisé, c’est-à-dire agir sur le niveau d’exposition et/ou le risque de transmission.  L’acceptation de l’abandon du tout préservatif a suscité des débats et des tensions extrêmement fortes. De toute façon, ce qui est un certitude partagée par tous, c’est qu’il faut innover et proposer de nouvelles approches, s’adapter à une situation nouvelle. Il nous faut réfléchir à une nouvelle politique de prévention qui pourra toucher l’ensemble de la communauté gay et qui, sans stigmatiser les homosexuels, leur rappellera qu’ils restent un groupe particulièrement vulnérable au VIH. Le défi est de taille, associations et pouvoirs publics se doivent d’ouvrir une vraie réflexion et proposer des solutions innovantes.

 

- Liens entre homophobie et sida

 

Personnellement, et conformément à la notion de « prévention structurelle », je pense qu’il existe un vrai lien entre l’homophobie d’une société et les conduites à risques. La prévention en milieu gay ne peut être véritablement efficace que si la personne voit son identité reconnue et acceptée par la société. Or aujourd’hui, il reste toujours très difficile de dire et de vivre son homosexualité en France et plus encore en Russie: rejet parental, injures, homophobie latente … Plus largement sur le plan juridique, les mêmes droits ne sont pas accordés entre homosexuels et hétérosexuels et certains peuvent avoir l’impression d’être des sous-citoyens. Un exemple précis : celui du don du sang en France. Le fait de mentionner son homosexualité lors du questionnaire préalable au don du sang justifie une exclusion définitive et systématique de la collecte de sang. Un hétérosexuel qui aurait des conduites à risques serait écarté provisoirement… ELCS se bat pour que, tout en garantissant bien évidemment une sécurité maximale, les mêmes conditions soient exigées pour les hétérosexuels et les homosexuels.

 

On peut considérer que la banalisation des comportements à risque et donc la hausse des contaminations au VIH - principalement chez les jeunes gays - est une des conséquences de ce mal-être et de cette non estime de soi causés par le regard et le sort que la société leur réserve.

On peut aller encore plus loin : certaines associations homosexuelles qui m’invitent me demandent de ne pas parler du sida comme si les nouveaux combats de la communauté homosexuelle (combat pour l’égalité, pour la reconnaissance de droits …) devait occulter la question du sida! En fait, ces associations en ont marre et craignent la stigmatisation, ce qui peut se comprendre mais en aucun cas je ne peux l’accepter. La lutte contre le sida est un combat pour la vie et en cela il est et doit rester central dans les revendications homosexuelles.

 

Conclusion : la réduction des risques en direction des toxicomanes et le financement de la lutte contre le sida à l’international

 

En conclusion, j’aimerais élargir quelque peu mon intervention à deux thématiques qui me semblent essentielles dans la lutte contre le sida : la réduction des risques en direction des toxicomanes et le financement de la lutte contre le sida à l’international.

 

- la réduction des risques en direction des toxicomanes

 

En Russie, les toxicomanes sont un groupe particulièrement touché par l’épidémie même si aujourd’hui les contaminations par voie sexuelle sont en hausse. L’Etat doit donc agir de façon urgente et déterminée mais dans la bonne direction ! Faire la guerre aux toxicomanes ne résoudra rien ! Je pense qu’il serait très intéressant de transposer - avec les moyens financiers adéquats bien évidemment ! - la politique de réduction des risques développée en France. D’un enjeu pénal, la toxicomanie s’est érigée en enjeu de santé publique par le biais de cette politique, politique en phase avec la réalité épidémiologique et fondée sur les principes d’humanisme et d’efficacité. Elle a produit en France des résultats formidables : entre 1994 et 1999 baisse de la mortalité par overdose de 80%, taux de transmission du virus par pratique d’injection passant de 30% au début des années 90 à 2% aujourd’hui, réduction de la pratique de l’injection grâce notamment aux messages d’information, chute de 67% des interpellations pour usage d’héroïne…

 

Les résultats sont indéniables mais pour la mettre en place en Russie : il faut deux choses : la volonté politique et les moyens financiers. J’espère que les autorités russes comprendront rapidement tout l’intérêt de cette politique que ce soit sur le plan de la santé que sur celui de la sécurité publique.

 

- le financement de la lutte contre le sida à l’international

 

Le second point sur lequel j’aimerais revenir est le financement de la lutte contre le sida dans les pays du sud. Ce n’est un secret pour personne et personne ne le remet en cause : les pays développés ne donnent pas assez aux pays du sud. Il faut donc trouver de nouvelles sources de financement. La France a été à l’initiative de la contribution internationale de solidarité sur les billets d’avion, qui serait de 1 euro pour les vols économiques, 4 euros pour les vols extra-européens en classe économique, et pour les billets en classe affaire ou en première classe, 10 fois plus (soit respectivement 10 et 40 euros). Cette taxe entrera en vigueur, en France, le 1er juillet 2006 et permettra de récolter 200 millions d’euros par an. Avec cette somme, 1,3 millions de personnes environ seraient mises sous traitement antirétroviraux. Il est donc réellement indispensable que de nombreux pays participent à ce grand mouvement en mettant en place cette taxe.

 

Je voudrais en dernière une nouvelle fois vous remercier pour l’organisation de cette conférence et le courage dont vous avez fait preuve face aux provocations, à l’intransigeance des autorités et aux réactions violentes de certains dignitaires religieux. Cette conférence fera date et fera, j’en suis persuadé évoluer les mentalités.

 

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